Saltar al contenido · Skip to content · Salta al contenuto · Zum Inhalt · Ir ao conteúdo · Przejdź do treści
Lapin à queue blanche dans le Montana (CC BY 4.0 Larry D. Moore / Wikimedia Commons)
Lapin à queue blanche dans le Montana (CC BY 4.0 Larry D. Moore / Wikimedia Commons)

Théorie

Qu'est-ce qu'un lapin ?

Un lapin traverse le champ et semble ne laisser aucun doute, jusqu'à ce que Quine demande ce que nous avons vraiment vu et que la philosophie transforme l'animal en problème. Entre mots, classifications et essences, cet essai examine l'instant où une catégorie utile cesse de décrire des organismes concrets et commence à peupler le monde d'une entité supplémentaire appelée lapinité.

Par Agustín Cosso25 août 202621 min de lecture

Lecture en profondeur

Le lapin n'existe pas. Si cette affirmation suffisait à résumer le contenu de ce travail, sa place ne serait pas une revue de philosophie mais le cabinet d'un neuropsychiatre. Il convient donc de dissiper d'emblée un malentendu : je ne nie pas que les organismes que nous appelons lapins existent, ni, en particulier, l'espèce Oryctolagus cuniculus, ni que nous puissions les reconnaître, les étudier et les distinguer d'autres animaux. Ce qui est mis en question est d'un autre ordre, et sa formulation précise ne deviendra intelligible qu'à la fin du parcours. La question qui l'ouvre, en revanche, peut être énoncée dès maintenant : qu'affirmons-nous exactement quand nous affirmons qu'un lapin existe, et à quoi nous engage l'emploi du terme général « lapin ».

Face à un lapin, il ne semble y avoir aucun problème philosophique à résoudre. Nous voyons un organisme avec certaines caractéristiques anatomiques, physiologiques et comportementales ; nous le distinguons d'une roche, d'un arbre et d'un chien ; nous employons un mot connu pour l'identifier. L'opération est si immédiate que nous tendons à lire la familiarité de la reconnaissance comme preuve de quelque chose de bien plus fort : que la réalité est divisée d'avance dans les mêmes unités que notre langage emploie pour la décrire. Le monde contiendrait des lapins, des arbres, des montagnes et des verres ; les mots se limiteraient à désigner des entités déjà délimitées avant toute classification. Contre cette lecture, il convient de séparer deux affirmations que l'immédiateté de la reconnaissance a coutume de fondre ensemble. La première est qu'il existe des organismes concrets, avec des corps déterminés, qui se déplacent, se nourrissent, se reproduisent et meurent, et qui se ressemblent. La seconde est qu'il existe quelque chose de commun en vertu de quoi ils sont tous membres d'une même classe. La première peut être admise sans pour autant assumer une ontologie des essences. La seconde est une thèse ontologique substantive, et ne découle pas de la première. Reconnaître un objet ne démontre pas que la catégorie avec laquelle nous le reconnaissons existe de la même façon que l'objet classifié. Tout le problème réside dans un passage presque imperceptible entre une affirmation et l'autre.

Le choix du lapin ne répond, du reste, ni à un caprice d'exposition ni à la formation zoologique de l'auteur. Depuis que W. V. O. Quine en a fait le protagoniste de son expérience de pensée sur la traduction radicale, cet animal occupe une place singulière dans la philosophie analytique. Dans la scène imaginée par Quine, un linguiste tente de comprendre une langue complètement inconnue ; un lapin passe et le locuteur natif prononce gavagai. La traduction immédiate semble évidente : « lapin ». Mais l'évidence observable ne permet pas de décider si l'expression réfère à l'organisme entier, à une partie non séparée de lui, à une phase temporelle de son existence, ou à l'événement que tous deux viennent de vivre. L'exemple montre que l'observation ne détermine pas univoquement la référence : des hypothèses de traduction incompatibles entre elles peuvent être également compatibles avec le même comportement linguistique. Le linguiste peut noter quand l'expression apparaît, observer les réactions, interroger, comparer les réponses ; aucune accumulation de données ne fixe de manière absolue que gavagai signifie la même chose que notre mot « lapin ».

Un trait de l'exemple retient ici l'attention, qui passe généralement inaperçu. Tandis que nous discutons de ce que gavagai peut signifier, nous acceptons sans réserve que nous savons ce que « lapin » signifie. L'incertitude porte sur l'expression inconnue, non sur la catégorie avec laquelle le traducteur organise ce qu'il observe : nous demandons si le natif réfère à l'animal entier, à l'une de ses parties ou à une phase temporelle, et nous tenons pour acquis que ce qui vient de traverser le champ est un lapin. Même les alternatives les plus exotiques présupposent une segmentation préalable, car une partie de lapin reste partie de ce que nous avons déjà identifié comme lapin, et une phase temporelle reste phase de ce même organisme. La liste des traductions rivales n'est pas neutre ; elle est rédigée dans le vocabulaire dont la légitimité même devrait être mise à l'épreuve. Quine n'a pas ignoré ce problème. Il a soutenu, au contraire, que l'inscrutabilité de la référence n'est pas une anomalie des langues exotiques mais qu'elle commence chez nous, et une grande partie de son œuvre est consacrée à examiner les engagements ontologiques que nous assumons en décrivant le monde. Ce que je propose, c'est de prendre cette observation au sérieux sur un point précis, en transférant l'incertitude de gavagai vers la catégorie qui sert de traduction. Il ne s'agit pas seulement de savoir ce que signifie gavagai, mais ce que signifie « lapin » et à quoi nous nous engageons en l'employant : le terme peut être compris comme un signe permettant de classer des organismes ou comme l'expression d'une unité réelle qui existe au-delà de chaque individu concret. Je prends l'argument, toutefois, dans un sens restreint : l'indétermination affecte nos découpages, non l'existence de ce qui est découpé.

Le soupçon admet en outre une confirmation empirique qui arrive du flanc le moins attendu, car la catégorie que le linguiste tenait pour assurée ne possède pas non plus de limites nettes. « Lapin » ne désigne pas un taxon : il englobe le lapin européen (Oryctolagus cuniculus), les lapins américains du genre Sylvilagus et plusieurs autres genres, tout en excluant les lièvres (Lepus), qui partagent pourtant avec eux la famille des Leporidae. Les lapins ainsi compris ne constituent pas un groupe naturel au sens phylogénétique. Le terme ordinaire rassemble donc un ensemble biologiquement hétérogène, et si le langage découpait la réalité selon ses articulations naturelles, il serait difficile d'expliquer pourquoi il découpe précisément là. Le doute que l'exemple dirigeait vers gavagai atteint ainsi, et à meilleur titre, le mot qui servait de traduction.

Avant d'avancer, il convient d'accorder ce qui doit l'être, car nier l'essence n'oblige pas à nier l'objectivité : que la catégorie ne soit pas évidente par elle-même ne la rend pas arbitraire. Les organismes que nous classons comme lapins partagent des traits anatomiques, physiologiques, génétiques et évolutifs qui peuvent être étudiés indépendamment du langage utilisé pour les décrire, et il serait absurde de soutenir qu'une roche peut devenir lapin par décision terminologique : les propriétés des deux systèmes matériels sont objectivement distinctes et aucune réforme du vocabulaire n'altérerait cette différence. La zoologie ne rassemble pas des organismes sous une même catégorie parce qu'elle a décidé de leur attribuer un mot commun, mais parce qu'elle reconnaît entre eux des structures corporelles, des mécanismes physiologiques, des relations phylogénétiques et des patterns génétiques partagés. Les classifications scientifiques ne sont pas construites sur une matière indifférenciée ; le monde présente des régularités qui restreignent les descriptions possibles. Nous pourrions former une catégorie qui réunirait lapins, pierres et nombres impairs, et sa simple formulation ne la rendrait pas comparable à une classification zoologique, car elle ne découperait aucun ensemble de régularités causales, structurelles ou évolutives. Les catégories peuvent être conventionnelles dans leur formulation et être, en même temps, objectivement contraintes par les propriétés de ce qu'elles décrivent.

Cette concession, cependant, ne résout pas le problème ontologique, et c'est ici que se trouve le noyau de l'argument. Que plusieurs organismes partagent des propriétés réelles n'implique pas que l'unité avec laquelle nous rassemblons ces propriétés existe dans la nature de la même façon qu'existent les individus classifiés. C'est une chose d'affirmer que certains organismes ont des structures et des relations semblables ; c'en est une autre, très différente, de soutenir que cette ressemblance renvoie à une forme, une nature ou une essence commune présente en tous. La confusion se produit quand le caractère objectif des ressemblances est transféré à la catégorie qui les organise ; si plusieurs organismes sont reconnus comme lapins, il paraît raisonnable de supposer qu'il doit y avoir quelque chose de commun qui les fasse être tels, une unité qui ne s'identifie à aucun exemplaire concret mais qui serait réalisée d'une certaine façon en tous. Le terme cesse alors de fonctionner comme instrument de classification et acquiert l'apparence d'une entité. Il n'existerait plus seulement des organismes semblables, mais aussi ce en vertu de quoi ils sont tous des lapins.

C'est ici que se profile la lapinité. Elle ne serait aucun des lapins individuels, puisque chacun peut naître et mourir sans que la catégorie disparaisse ; pas davantage la somme des organismes existants, car nous continuons à parler de lapins passés, possibles ou encore à naître. Sa fonction consisterait à exprimer ce qui demeure identique à travers les différences individuelles et à expliquer pourquoi une pluralité d'organismes appartient à une même classe. Il s'agit, au fond, de la réponse classique au problème de l'un sur les multiples : là où il y a des multiples qui reçoivent un même prédicat, il doit y avoir un qui le fonde.

L'argument qui conduit à cette conclusion peut être reconstruit avec quelque précision. Écrivons « Cx » pour « x est un lapin » et « Pxu » pour « x participe de u », en réservant les variables u, v pour les supposées entités non individuelles. Les prémisses sont alors les suivantes :

(1) ∃x ∃y (x ≠ y ∧ Cx ∧ Cy)

(2) ∀x ∀y ((Cx ∧ Cy) → il y a quelque chose d'identique que x et y partagent)

(3) ∴ ∃u (u = la lapinité ∧ ∀x (Cx ↔ Pxu))

L'inférence semble impeccable, et toute sa force repose sur le fait que (2) admet deux lectures qui ne sont pas équivalentes. La première est prédicative :

(2a) ∀x ∀y ((Cx ∧ Cy) → ∃F (Fx ∧ Fy))

La seconde est réifiante :

(2b) ∃u ∀x (Cx ↔ Pxu)

Notons que l'ordre des quantificateurs fait tout le travail. Dans (2a), le quantificateur du second ordre reste à l'intérieur de la portée des universaux et dépend de la paire d'individus considérée ; dans (2b), l'existentiel les précède et affirme une entité unique pour tous les cas. L'essence apparaît, précisément, quand on commute indûment cet ordre. (2a) est vraie et même triviale, car toute paire de lapins la satisfait : il suffit de prendre F = C. Son quantificateur du second ordre pourrait sembler, néanmoins, un engagement ontologique dissimulé, et il convient alors de préciser comment il doit être lu. Dans la lecture prédicative que j'adopte ici, « ∃F » n'affirme pas qu'il existe une entité F à laquelle x et y participent, mais qu'il y a un prédicat vrai de tous deux ; le domaine de la variable couvre des positions prédicatives, non un domaine d'objets s'ajoutant à celui des individus. Celui qui soutient qu'aucune quantification du second ordre n'est innocente peut reformuler la prémisse en premier ordre au moyen d'un prédicat de ressemblance, ∀x ∀y ((Cx ∧ Cy) → Sxy), où « Sxy » abrège que x et y partagent structures, mécanismes et relations de descendance ; le diagnostic ne change pas, bien que la symétrie notationnelle avec (2b) soit perdue. Dans l'une ou l'autre version, de (1) et (2a) ne se dérive pas (3) ; tout ce qu'on obtient, c'est qu'il y a des prédicats vrais des deux organismes, non qu'il existe une entité ultérieure à laquelle tous deux participent. (2b) autorise la dérivation, mais pour une raison peu favorable : elle est pratiquement la conclusion à démontrer, avec en prime l'introduction d'un prédicat nouveau, « participer de », dont l'extension et les conditions de vérification restent non spécifiées. L'argument est donc soit valide au prix d'une prémisse qui pétitionne ce qu'elle devait démontrer, soit irréprochable dans ses prémisses mais invalide ; il n'y a pas de troisième possibilité. Et la différence d'engagement apparaît déjà dans le cas singulier : « cet organisme est un lapin » se formalise comme Cb, tandis que « la lapinité existe, qui fait que cet organisme est ce qu'il est » exige ∃u (u = la lapinité ∧ Pbu). La première formule classifie un individu selon certaines propriétés et relations ; la seconde ajoute une entité à l'inventaire du monde.

L'asymétrie apparaît mieux si l'on considère la structure sémantique de la prédication. Dire qu'un organisme est un lapin n'exige pas que « lapin » soit le nom d'une chose, car il peut fonctionner comme un prédicat que nous attribuons à juste titre à certains individus. De même, dire qu'un objet est rouge n'oblige pas à postuler une entité autonome appelée rougeur qui entrerait dans l'objet et le rendrait rouge. Nous pouvons reconnaître des propriétés et établir des ressemblances sans convertir chaque terme général en nom d'une réalité séparée ; et si nous acceptons le critère quinien selon lequel nous nous engageons sur ce sur quoi nous quantifions, la différence devient nette : « il y a des lapins » quantifie sur des organismes, tandis que « la lapinité existe » quantifie sur une classe ou, pire encore, sur une forme. Rien de tout cela ne nie qu'il y ait des propriétés réelles. La couleur d'un objet dépend de sa structure matérielle et de son interaction avec la lumière ; les traits d'un organisme dépendent de sa composition, son organisation, son développement et son histoire. Il ne s'agit pas de tout réduire à des mots, mais d'éviter que la possibilité de formuler une expression générale ne devienne, à elle seule, la preuve qu'il existe une unité ontologique qui lui correspond.

Ce déplacement n'est pas rare dans l'histoire de la philosophie et a été diagnostiqué avec précision. Rudolf Carnap, dans sa critique de la métaphysique, a observé avec quelle facilité la structure grammaticale produit l'apparence de contenus ontologiques, et l'a illustré avec la formule heideggerienne selon laquelle le néant néantit. Le néant, qui remplit une fonction négative dans le langage, vient occuper grammaticalement la place d'un sujet et, une fois substantivé, semble capable d'exécuter une action ; pour Carnap, nous ne sommes pas devant la découverte d'une dimension plus profonde du réel, mais devant un effet de la forme de l'expression. Transféré sur un terrain moins solennel, le même procédé autorise à dire que le verre verrifiait ou que le lapin lapinifiait. Ces deux expressions sont grammaticalement irréprochables, et leur correction n'atteste pas l'existence du verrifier ni du lapinifier comme composantes supplémentaires du monde. La syntaxe permet de produire des substantifs, d'attribuer des prédicats et de construire des phrases d'apparence profonde ; elle ne garantit pas que chaque élément de la phrase ait un corrélat existant. Là où il y a une expression nominale, nous supposons une chose ; là où il y a un prédicat, une propriété séparée ; là où plusieurs individus reçoivent le même nom, une nature commune qui les maintient unis.

La lapinité naît de ce mécanisme, et sa genèse peut être décrite en trois étapes. Premièrement, nous observons que certains organismes partagent des traits objectifs ; ensuite, nous rassemblons ces ressemblances dans une catégorie ; enfin, nous traitons l'unité produite par la classification comme si elle était quelque chose de distinct des organismes, de leurs propriétés et des relations qu'ils entretiennent entre eux. Le concept qui servait à décrire une régularité finit par être converti en entité, et ce qui appartenait à l'ordre de la représentation se présente comme une composante de la réalité. On pourrait répliquer que la lapinité, bien qu'elle soit arrivée par cette voie, remplit une fonction explicative : les lapins sont des lapins parce qu'ils y participent. L'explication supposée, cependant, répète sous forme substantivée ce qu'elle devait expliquer. Les organismes seraient des lapins parce qu'ils participent de la lapinité, et nous saurions qu'ils participent de la lapinité parce qu'ils présentent les traits propres aux lapins ; l'argument revient au point de départ sans offrir aucun critère indépendant établissant l'existence de cette entité commune. La circularité reste cachée parce que l'essence se présente comme ontologiquement antérieure aux individus, bien qu'épistémologiquement nous n'y parvenions qu'à travers ces mêmes individus : nous reconnaissons des ressemblances, nous abstraisons une unité commune et nous employons ensuite l'unité abstraite pour expliquer les ressemblances qui ont permis de la construire. Le concept apparaît comme fondement de ce qui l'a originellement rendu possible.

La réplique selon laquelle l'essence n'est pas une chose séparée mais une forme présente en chaque individu n'est pas non plus satisfaisante, car son défenseur se trouve face à un dilemme. Si la forme n'ajoute rien aux traits observables et aux relations réelles, elle est redondante et le rasoir d'Occam l'élimine. Si elle ajoute quelque chose, il convient de dire en quoi cela consiste, quelle différence elle introduit par rapport à la simple constatation que ces organismes partagent des propriétés, et par quels procédés nous pourrions la connaître ; la seconde branche n'a jamais été parcourue avec succès. Il reste une objection de poids, celle qui soutient une grande partie de l'attrait de l'essentialisme : sans essences, la classification s'effondrerait en pure convention. L'objection confond deux problèmes : d'un côté, une classification peut être fondée sur des propriétés réelles sans que l'unité conceptuelle construite à partir d'elles existe comme entité supplémentaire ; les organismes peuvent partager des structures, des mécanismes et des relations de descendance sans que ces ressemblances doivent être unifiées dans une forme située au-dessus d'eux. L'objectivité de la prédication dépend des caractéristiques des individus et des critères avec lesquels nous les classons, non de l'existence d'un universel. La biologie moderne, du reste, a travaillé ce problème pour son propre compte et est parvenue à une conclusion analogue : depuis que la systématique a abandonné les définitions essentialistes de l'espèce, un taxon a cessé d'être compris comme un ensemble d'individus partageant un noyau de propriétés nécessaires et suffisantes — entre autres raisons parce qu'il n'existe aucun trait que tous les lapins possèdent et qu'eux seuls possèdent. Ce qu'il y a, ce sont des populations liées par des relations d'ascendance et de descendance, avec variation interne, limites floues et états intermédiaires ; l'unité d'une espèce est donc historique et causale, non essentielle.

Le matérialisme systémique de Mario Bunge permet de formuler tout cela sans tomber dans l'idéalisme ni dans le nominalisme extrême. Pour Bunge, le monde est composé de choses et de systèmes matériels qui possèdent des propriétés, maintiennent des relations et traversent des processus, tandis que les classes sont des constructions conceptuelles. Un lapin concret est, de cette perspective, un système biologique dont l'organisation émerge de la relation entre composantes matérielles et processus historiques ; ses propriétés ne sont pas des mots ni des fictions, mais appartiennent réellement à l'organisme, même si le concept par lequel nous le classons n'est pas une partie supplémentaire de son corps ni une forme métaphysique qui le traverse. La catégorie représente des propriétés communes et ne les produit pas, ni n'existe au-dessus d'elles. La position repose, en rigueur, sur une distinction à trois termes que d'autres philosophies tendent à effondrer. Il y a (i) des systèmes matériels, c'est-à-dire les organismes concrets ; il y a (ii) leurs propriétés et relations objectives, comme leur anatomie, leur physiologie, leur génétique et leur parenté évolutive ; et il y a (iii) la catégorie conceptuelle par laquelle nous sélectionnons certaines de ces propriétés et rassemblons les organismes sous le terme « lapin ». Les deux premiers termes appartiennent à la réalité étudiée ; le troisième, à la connaissance de cette réalité. Presque tous les débats sur les universaux naissent du glissement du troisième vers les deux premiers.

De cette distinction découlent deux thèses. La première est sémantique : un prédicat général n'a pas à fonctionner comme le nom d'une entité, de sorte que « cet organisme est un lapin » n'équivaut pas à « cet organisme participe d'une entité appelée lapinité », mais peut affirmer, plus modestement, que l'organisme satisfait certains critères objectifs de classification. Il convient donc de séparer trois choses qui voyagent généralement ensemble : la signification objective d'une catégorie, son application vraie à certains individus et la supposée existence ontologique d'un universel correspondant. J'accepte les deux premières et nie qu'elles impliquent la troisième. La seconde thèse est ontologique et consiste en un principe d'austérité : on ne doit pas incorporer une entité au monde quand les systèmes matériels, leurs propriétés et leurs relations suffisent déjà à expliquer ce que nous observons. La lapinité n'ajoute rien de distinct des propriétés communes que les organismes possèdent déjà et du concept avec lequel nous les rassemblons ; si elle n'introduit aucune composante nouvelle, elle est redondante, et si elle introduit quelque chose de différent, il convient de dire ce que c'est et comment nous savons qu'elle existe. C'est là, je crois, la critique la plus forte de l'essentialisme, et il convient de la formuler sans ambiguïté : elle ne consiste pas à nier l'objectivité de la classification, mais à nier que cette objectivité exige une essence.

Il vaut la peine de délimiter la position aussi par contraste, car chacun de ses voisins se présente généralement comme le prix inévitable de nier les essences. Ce n'est pas un nominalisme radical, puisqu'entre les lapins il y a bien plus que la coïncidence de recevoir le même nom. Il ne s'agit pas non plus d'un constructivisme ontologique, car le langage ne crée pas d'organismes ni de propriétés. Ce n'est pas un relativisme, puisque les classifications ne valent pas toutes la même chose et que la réalité elle-même fournit les critères pour évaluer laquelle représente le mieux ses régularités. Ce n'est pas un réalisme des universaux, puisqu'en dehors des lapins concrets il n'y a pas de lapinité. Ce n'est pas un essentialisme aristotélicien, car appartenir à la catégorie ne consiste pas à actualiser une forme substantielle qui détermine ce que chaque organisme est véritablement. Et ce n'est pas non plus un quinéisme radical : l'argument du gavagai sert à montrer que le langage ne segmente pas la réalité de manière automatique, non à conclure que l'ontologie soit entièrement relative à un schème linguistique ; ainsi l'indétermination de la référence met-elle en question nos découpages sans rendre docile le monde que nous découpons.

Une conséquence de la position mérite d'être soulignée, car elle constitue en même temps une preuve en sa faveur. Si les catégories reproduisaient des divisions ontologiques déjà déterminées, il serait difficile d'expliquer pourquoi la science révise ses classifications, sépare des groupes qu'elle considérait unis ou rassemble des organismes auparavant distingués. Qu'une taxonomie puisse se corriger montre qu'elle n'est pas la copie immédiate d'une structure évidente, mais une construction conceptuelle soumise au contrôle empirique ; son caractère construit ne la rend pas fictive : une carte est aussi une représentation construite et peut, néanmoins, correspondre adéquatement à un territoire réel. L'objectivité n'exige pas l'identité entre la représentation et le représenté, mais une relation fondée qui permette de décrire, expliquer ou anticiper des propriétés. La catégorie « lapin » peut représenter des organismes réels sans exister comme entité à l'intérieur de chacun d'eux, et en ce sens le dilemme entre nominalisme et essentialisme perd sa force apparente : elle peut représenter des ressemblances réelles, s'appliquer avec vérité et se corriger devant l'évidence sans qu'il existe aucune forme qui la soutienne. Le monde ne dépend pas de nos classifications, bien que nos classifications dépendent en partie de la façon dont le monde est organisé. S'il n'en était pas ainsi, l'ontologie croîtrait au même rythme que le vocabulaire : chaque substantif exigerait une chose ; chaque propriété, une essence ; chaque relation, une entité supplémentaire assurant le lien entre ses termes. Le monde serait peuplé non seulement d'organismes, d'objets et de processus, mais aussi d'animalités, de lapinités, de verricités et de toute abstraction que la grammaire consentirait, et nous aurions confondu la richesse du langage avec l'abondance de ce qui existe.

Revenons donc à la thèse initiale, son portée maintenant établie. Dire que le lapin n'existe pas ne nie pas l'existence des organismes concrets ni ne soutient que les noms sont arbitraires : les lapins existent comme systèmes matériels, ont des propriétés objectives et maintiennent des relations qui justifient leur classification. Ce qui est nié, c'est que, en plus de ces organismes, leurs propriétés et leurs relations, il faille admettre une entité commune appelée lapinité. Le lapin compris comme catégorie appartient à la connaissance avec laquelle nous organisons la réalité, et peut être un concept objectif, scientifiquement fécond et sémantiquement significatif sans qu'aucune de ces vertus suffise à le convertir en essence ; l'objectivité ne doit pas être confondue avec l'existence autonome, de même que la possibilité de formuler une prédication vraie ne démontre pas que son prédicat désigne une chose.

La question « qu'est-ce qu'un lapin ? » admet donc deux réponses qu'il convient de ne pas mélanger. Du point de vue de la biologie, un lapin est un organisme avec certaines caractéristiques anatomiques, physiologiques, génétiques et évolutives, intégré dans une lignée. Du point de vue de l'ontologie, « lapin » est une catégorie conceptuelle objectivement fondée avec laquelle nous rassemblons des organismes qui partagent des propriétés réelles. Confondre les deux plans transforme une classification en une nature et une description en une entité. La réalité n'a pas besoin de contenir des lapinités pour contenir des lapins : il lui suffit de contenir des organismes matériels dont les ressemblances peuvent être reconnues, étudiées et représentées par des concepts. Ajouter une essence commune ne rend pas ces organismes plus réels ni la classification plus objective ; elle ne fait que dupliquer dans l'ontologie l'unité que nous avions précédemment construite dans le langage. Les lapins existent. La lapinité, non.

Partager

Pour Instagram : copiez le lien et collez-le dans votre story ou en MP.

À lire plus tard

Continuez avec

Commentaires

Pas encore de commentaires. Ouvrez la conversation.

Connectez-vous pour commenter. Se connecter