Sommaire
- L'Orientalisme du Jasmin
- Deux regards sur la « révolution tunisienne »
- La théorie du coup de palais et le rôle de l'appareil sécuritaire
- La main étrangère
- La critique d'Aziz Krichen
- Les critères de Peter Calvert
- La situation révolutionnaire face au dénouement révolutionnaire
- Révolution politique face à révolution sociale
- L'effondrement du pacte sécuritaire de Béatrice Hibou et la surenchère des nouvelles élites
- Quand la misère paralyse les révolutions
- Le piège des défaillances post-révolutionnaires
- La modélisation du coup face au 14 janvier
- Michel Dobry et la désectorisation conjoncturelle
- Le mirage de la table rase
- De la déconnexion des élites
- La montée du récit restaurateur
- Le moment bonapartiste
- Bibliographie
Théorie
Le mirage révolutionnaire ?
Que s'est-il passé lors des soulèvements de décembre 2010 et janvier 2011 ?
https://conciencia-democratica.org/articulos/el-espejismo-revolucionario?lang=frPar Mortadha Ghaliounji28 août 202625 min de lecture
Lecture en profondeur
Pour comprendre ce qui s'est passé en Tunisie depuis 2011, nous devons partir d'une question apparemment simple : que s'est-il passé lors des soulèvements de décembre 2010 et janvier 2011 ? Une révolution ? Une intifada ? Un simple changement de régime ? Ou, comme certains l'ont soutenu par la suite, un coup d'État ?
Derrière cette subtilité linguistique se cache un débat sur la nature des événements et leurs conséquences politiques. Cet article, le premier d'une série de quatre analyses, reprend cette bataille des récits et cherche à comprendre comment la façon dont les événements de 2010-2011 ont été nommés a contribué à configurer et, par la suite, à limiter la transition tunisienne.
L'Orientalisme du Jasmin
Le lendemain du 14 janvier 2011, la Tunisie s'est trouvée engagée dans une querelle sémantique destinée à qualifier la nature exacte du mouvement de protestation qui s'était manifesté entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011. L'expression qui s'est alors imposée dans le récit médiatique fut celle, presque poétique, de « révolution du jasmin ».
Cette métaphore florale n'était cependant pas nouvelle : elle avait déjà été esquissée, de façon fugace, pour classer le « coup d'État médical » du 7 novembre 1987, par lequel le Premier ministre Ben Ali avait déposé le président Bourguiba. Mais à l'époque, le terme n'avait pas réussi à s'ancrer dans l'imaginaire populaire.
Ce n'est qu'en janvier 2011, après sa fulgurante propagation sur les réseaux sociaux (aussi bien au sein de la Tunisie qu'à l'étranger), que l'expression a pris une seconde vie pour désigner le soulèvement populaire, avant de devenir la dénomination canonique de la chute du régime.
Pourtant, cette étiquette florale, tout comme celle du « Printemps arabe », suscite de fortes réserves : on lui reproche de travestir la dureté de la réalité sous des concepts importés, débiteurs d'un certain orientalisme. Le jasmin, par ses connotations de pureté, de douceur et d'harmonie, renvoie aux transitions veloutées et relativement pacifiques de la Géorgie (révolution des Roses) ou du Portugal (révolution des Œillets).
Or, cette lecture édulcorée contraste avec la tragédie vécue sur le sol tunisien, où la répression a fauché des centaines de vies et laissé des milliers de blessés. C'est pourquoi la conscience populaire l'a massivement remplacée par l'expression « révolution de la dignité » (Al-Karama), plus conforme à la revendication morale et sociale dont le mouvement était porteur.
Si l'existence d'une « révolution tunisienne » a d'abord joui d'un large consensus, cette unanimité n'a pas tardé à se lézarder, car dans les mois et les années qui ont suivi le 14 janvier, la controverse s'est étendue à tous les fronts théoriques : historique, en remettant en cause la véracité du récit des faits ; sociologique, en évaluant si les transformations structurelles de l'État validaient le concept de révolution ; philosophique, en cherchant à savoir si l'intention originelle des insurgés n'avait pas été dévoyée ; juridico-politique, sous l'impulsion des reliquats de l'ancien régime, qui remettent en cause à la fois la légitimité légale et l'effectivité de cette transition.
Deux regards sur la « révolution tunisienne »
De ces controverses ont émergé deux positions principales.
La première nie absolument le fait révolutionnaire, pour n'y voir qu'un coup d'État. La seconde accorde la sincérité du soulèvement, mais affirme que sa finalité a sombré dans une confiscation.
Ces lectures ont été disqualifiées par la coalition au pouvoir lors de la transition sous la commode étiquette de simples dérives « contre-révolutionnaires ».
S'il est indéniable que certaines de ces analyses ont été forgées par des proches de l'ancien régime pour affaiblir l'édification de la Seconde République, il serait trompeur d'attribuer l'ensemble de ces questions à une simple entreprise de malveillance.
Il est donc nécessaire d'examiner ces thèses pour ce qu'elles soulèvent, sans les rejeter totalement en raison des positions politiques de leurs auteurs, tout en restant attentif, dans le même temps, aux biais politiques qui ont pu influencer leur interprétation des faits.
D'autant plus que c'est précisément en balayant ces arguments avec mépris, en refusant de les discuter, qu'ils s'installent de manière insidieuse et finissent par s'ériger, peu à peu, en vérités indiscutables dans la mémoire collective.
Le récit du coup d'État
La théorie du coup de palais et le rôle de l'appareil sécuritaire
La première thèse, qui nie toute dimension révolutionnaire au 14 janvier, aborde ces événements sous le prisme du coup d'État.
Si elle concède que Sidi Bouzid et ses environs ont bien été le théâtre d'une protestation populaire (qualifiée à l'époque d'« intifada »), parfois sincère et parfois manipulée, elle refuse d'y voir un processus révolutionnaire.
Pour les tenants de cette lecture, la preuve du coup d'État réside dans l'opacité et les zones d'ombre qui entourent les coulisses de cette journée décisive.
Les récits de hauts dignitaires de l'époque et les témoignages de l'entourage présidentiel suggèrent, parfois, que la chute du régime fut moins le produit d'une marée populaire que le résultat de décisions de l'appareil sécuritaire.
Au cœur de cette séquence politique se trouve le rôle d'Ali Seriati, alors directeur général de la sécurité présidentielle, accusé d'avoir convaincu le président Ben Ali de monter dans l'avion présidentiel à destination de Djeddah, en Arabie saoudite, pour mettre sa famille à l'abri, avec l'intention de rentrer le lendemain. Ce voyage a pourtant scellé le destin du président — qui ne reviendrait jamais en Tunisie.
Ce voyage sans retour a conduit de nombreux acteurs, dont Akram Azouri, l'avocat de Ben Ali, à dénoncer une machination militaro-sécuritaire orchestrée de bout en bout.
Selon cette thèse, l'appareil sécuritaire aurait délibérément mis en scène et dramatisé des menaces fictives (l'encerclement des résidences présidentielles, le survol d'un hélicoptère suspect, l'approche d'embarcations maritimes et un complot d'assassinat imminent de la part d'un membre de sa garde rapprochée) dans le seul but de générer la panique chez le chef de l'État et de le forcer à l'exil.
Seriati, de son côté, s'est défendu en rappelant qu'il existait un chaos informationnel qui a fait que la journée était gouvernée par la panique et la paranoïa.
Il est lui-même convaincu qu'un coup d'État était en train de se produire.
Le premier signal d'alarme a retenti à l'aéroport de Tunis-Carthage, où le commandant de la Brigade antiterroriste, Samir Tarhouni, a pris l'initiative d'intercepter et de retenir des membres de la famille de l'épouse du président avant qu'ils ne puissent fuir.
Cette détention, menée par une unité d'élite, a été perçue par Seriati comme le signe qu'il ne pouvait plus garantir la protection de la famille présidentielle, ce qui, ajouté aux rumeurs d'hélicoptères ou d'embarcations suspects autour du palais, a précipité la panique.
L'engrenage s'est accéléré immédiatement après le décollage de l'avion : la déclaration de vacance du pouvoir par Mohamed Ghannouchi à la télévision, suivie de la déclaration de l'armée nationale, qui s'est autoproclamée « gardienne de la révolution », a alimenté l'idée d'un coup de palais.
La main étrangère
À cela s'ajouterait une variable étrangère de poids, fréquemment mise en avant par les défenseurs de la thèse du coup d'État pour expliquer l'audace de l'armée et des forces de sécurité.
C'est là que s'inscrit l'analyse de l'intellectuel Mezri Haddad, qui rejette la thèse d'une révolution spontanée pour y voir un mouvement programmé.
Selon lui, la révolte populaire aurait été capitalisée par une « alliance d'intérêts à haut risque » entre l'axe « néolibéral » occidental et le courant islamiste.
Ce plan entendait ouvrir la voie à la chute de la Première République, en s'appuyant sur les réseaux sociaux, sur les partis d'opposition avec lesquels les États-Unis entretiennent des relations depuis le début des années 2000, et sur des médias influents comme Al Jazeera, dans le but d'installer les forces islamistes au pouvoir.
Le procès du soulèvement confisqué
La critique d'Aziz Krichen
Un autre foyer de controverse s'est ouvert pour contester la nature de la « révolution », notamment de la part des défenseurs du « soulèvement confisqué », qui fondent leur critique sur des critères d'ordre sociologique et historique.
C'est le cas de l'analyse formulée par Aziz Krichen, sociologue, figure de la gauche tunisienne et en 2012 conseiller du président de la République sous la bannière du Congrès pour la République (parti de centre-gauche, populiste).
Dans une intervention de 2013, Krichen dénonce deux réalités qui entachent le récit révolutionnaire.
D'une part, il soulève une objection d'ordre programmatique, en affirmant que les manifestations étaient dépourvues d'un projet de société concret ou d'un programme politique défini pour l'avenir, et qu'elles ne convergeaient que vers l'objectif immédiat de renverser le régime.
D'autre part, il corrobore l'idée que le dénouement du 14 janvier s'apparente à un exil imposé au président par son propre entourage.
En 2014, il va plus loin, en qualifiant explicitement l'événement de coup d'État, orchestré par des cercles du pouvoir pour absorber la colère de la rue et gagner un temps précieux face au soulèvement.
Au-delà de la chute de l'autocrate, Krichen formule un diagnostic sévère sur le rôle des nouvelles élites de la transition.
Selon lui, les forces politiques dites révolutionnaires (tant islamistes que populistes), loin de démanteler le clientélisme et le système financier hérités de l'ère Ben Ali, ont plutôt choisi de s'y accommoder.
Dans cette perspective, la « révolution » de 2011 apparaît triplement compromise : d'abord minée en amont par un déficit de vision, puis confisquée et instrumentalisée par l'élite du régime, pour être finalement trahie par ceux qui prétendaient précisément en incarner l'espoir.
Cette thèse du désenchantement et de la responsabilité des appareils partisans jouit d'une résonance populaire considérable. En témoigne un sondage Emrhod Consulting réalisé en décembre 2020, selon lequel 71 % des Tunisiens attribuaient directement l'échec de la révolution aux partis politiques.
Les critères de Peter Calvert
Cette lecture n'est pas, en définitive, dénuée de pertinence scientifique, et coïncide avec les analyses de nombreux politologues, tel Peter Calvert, qui identifie quatre critères fondamentaux pour caractériser une révolution.
Ce processus exige, premièrement, que la direction politique de l'État se discrédite aux yeux de la population ou de secteurs clés ; qu'un changement de gouvernement se produise à un moment précis par l'usage ou la menace de la force armée ; qu'un mythe politique confère au nouveau pouvoir une légitimité à court terme ; et, enfin, qu'un programme de changement plus ou moins cohérent soit appliqué au sein des institutions politiques et sociales.
Si une partie de ces critères est satisfaite dans la révolution tunisienne, il faut reconnaître qu'une partie non négligeable ne l'a pas été, en particulier le dernier.
Ni le soulèvement de la rue ni les gouvernements successifs n'ont mené à bien un projet de transformation structurelle précis, encore moins cohérent, condamnant la transition à se développer de manière essentiellement intuitive et contextuelle.
À cette absence de vision programmatique s'ajoute une anomalie historique : l'absence d'un véritable transfert du pouvoir dans cette transition.
En réalité, ce sont les cadres administratifs et politiques de l'ancien parti unique qui ont conduit la transition, s'efforçant de maintenir une légalité formelle, même si ces équipes ont dû s'adjoindre des figures de l'opposition historique pour asseoir leur légitimité.
Cette critique résonne également partiellement avec l'analyse marxiste — dont Krichen semble imprégné —, qui accorde une valeur centrale à l'existence d'un projet de société et d'une praxis consciente pour qu'une protestation mérite pleinement le nom de révolution.
La vision d'Aziz Krichen transcende donc la simple posture politique pour s'inscrire dans une démarche plus scientifique.
Penser le Processus Révolutionnaire
La situation révolutionnaire face au dénouement révolutionnaire
Deux analyses structurales issues de la sociologie politique permettent, en outre, de développer ce point de vue.
En premier lieu, Charles Tilly lui-même s'oppose aux visions trop restrictives de la révolution, notamment celle de Calvert, qui, en exigeant l'accomplissement cumulatif d'un programme de changement, l'instauration d'un mythe ou un transfert effectif du pouvoir, réduit la révolution à ses résultats finals, s'interdisant ainsi d'analyser le processus pendant qu'il se déroule.
Il devient alors impossible d'identifier une révolution avant que le conflit n'ait entièrement pris fin ; Tilly préfère donc distinguer entre la « situation révolutionnaire » et le « dénouement révolutionnaire ».
La première se définit simplement par l'apparition d'oppositions rivales formulant des revendications incompatibles, par le fort soutien populaire accordé à ces prétendants, et par un moment d'inflexion caractérisé par la mobilisation de classes jusqu'alors marginalisées (en 2010-2011, ce sont précisément les jeunes, les chômeurs et les populations des régions intérieures qui ont incarné le moteur de la « révolution »).
À cette situation doit succéder un dénouement révolutionnaire, c'est-à-dire le transfert du pouvoir, lequel s'opère par la défection des élites du système, la défection de l'armée et la prise de contrôle effective de l'appareil d'État par les forces révolutionnaires.
Or, c'est précisément sur ce point que se concentre le reproche d'Aziz Krichen envers les forces politiques de la transition. Contrairement au schéma dans lequel les insurgés sont appelés à conquérir l'ancien système pour en édifier un nouveau, ces forces ont abdiqué leur vocation révolutionnaire pour rejoindre l'appareil existant et s'y accommoder.
Cependant, même à la lumière de l'analyse de Charles Tilly, les événements de janvier 2011 ne peuvent être réduits à un simple coup d'État.
Pour Tilly, le coup d'État est un conflit qui oppose des acteurs situés au sommet de l'État, sans division de la puissance publique. Il se termine par un simple changement de dirigeants, tandis que le système politique demeure identique.
Or, dès les premiers pas de la transition tunisienne, le pouvoir a été effectivement arraché à l'élite sortante pour être confié à de nouvelles autorités sous une nouvelle « mini-constitution ».
S'il ne saurait être question de la « grande révolution » définie par Tilly (faute d'une rupture brutale et totale de l'ordre social, à la manière de l'expérience bolchevique ou iranienne), l'épisode n'a pas non plus rien d'une « révolution silencieuse ».
Révolution politique face à révolution sociale
La deuxième analyse sociologique d'intérêt est celle de Theda Skocpol, qui théorise une distinction entre « révolution politique » et « révolution sociale ».
Tandis que la première transforme les structures de l'État sans altérer les hiérarchies de classe, la seconde se définit par une mutation rapide et conjointe des structures étatiques et socio-économiques, impulsée par des soulèvements populaires surgis d'en bas, et se sanctionne en fonction du succès de ces transformations.
Or, si de nombreux auteurs observent des changements sociaux dans la Tunisie post-2011 (notamment l'émergence d'un citoyen actif et d'un rapport entièrement renouvelé à l'autorité publique), force est de constater que la majorité des revendications sociales n'ont pas été menées à terme.
Au contraire, la précarité et les disparités régionales se sont souvent aggravées durant la transition, un constat partagé par une large majorité de citoyens, puisque 67 % des Tunisiens estiment, selon un sondage Sigma Conseil de décembre 2020, que la situation générale s'est dégradée après la révolution.
Ainsi, si la révolution tunisienne a échoué dans sa fonction de transformation sociale, elle n'en demeure pas moins, sous le prisme de la typologie de Skocpol, une révolution politique.
La Rupture du Pacte Sécuritaire et le Piège de la Question Sociale
L'effondrement du pacte sécuritaire de Béatrice Hibou et la surenchère des nouvelles élites
Pour comprendre les racines de cette impasse sociale, il convient d'analyser ce que Béatrice Hibou a théorisé sous le concept de « pacte sécuritaire » entre le citoyen et l'État.
Sous le mandat de Ben Ali, ce « compromis » informel se présentait comme un bouclier protecteur contre les dangers d'une culture politique jugée dangereuse (comme l'islamisme, le populisme ou les incertitudes de la mondialisation), en échange de la soumission et de la docilité des Tunisiens.
Par ce moyen, l'État s'érigeait en garant d'un modèle providentiel, paternaliste et clientéliste. L'erreur des forces politiques de la transition a été de vouloir reconduire ce pacte sur le terrain économique pour asseoir leur propre légitimité.
Pour garantir une paix sociale précaire et s'assurer des dividendes électoraux immédiats, les nouvelles élites ont constamment capitulé devant des revendications redistributives immédiates, promettant des résultats matériels objectivement inaccessibles et distribuant des subventions qu'elles n'avaient plus les moyens de financer.
Mais ce système de rente et d'endettement, qui montrait déjà ses limites et ses premières fissures sous l'ancien régime — visibles dès les grèves de Gafsa en 2008 —, a atteint ses frontières financières à une vitesse fulgurante sous la Seconde République.
Incapable de soutenir ce rythme de redistribution, l'État de transition a asphyxié ses propres finances publiques, aggravant la crise économique et plongeant les classes moyennes et populaires dans une précarité croissante.
Quand la misère paralyse les révolutions
C'est précisément dans l'effondrement de ce pacte sécuritaire réactivé que l'invocation de Hannah Arendt devient pertinente.
Quand le pacte sécuritaire s'effondre faute de ressources, la « question sociale » resurgit sous sa forme la plus destructrice : celle de la misère pure et de l'urgence vitale.
Hannah Arendt a magistralement démontré que la question sociale a, historiquement, la fâcheuse habitude de s'imposer sur la question des libertés publiques.
Quand les individus sont accablés par la pauvreté, la lutte pour les droits constitutionnels et le pluralisme politique est reléguée au rang de luxe abstrait et stérile.
Pour échapper à la précarité, les citoyens se montrent alors prêts à sacrifier les libertés fraîchement conquises en échange d'un gouvernement qui fonctionne ou qui promet des résultats sociaux immédiats.
Le piège des défaillances post-révolutionnaires
À partir de là, l'échec du contrat social assène un coup fatal à la transition, en laissant sans réponse la question sociale, ce qui finit par paralyser la révolution politique elle-même. Ce constat, caractérisé par la continuité des élites administratives et le regain de réflexes autoritaires, nous place face à un paradoxe.
Évaluer le 14 janvier uniquement à partir de ses résultats immédiats — c'est-à-dire par son incapacité à générer une transformation structurelle de la société — tend à délégitimer sa nature révolutionnaire. Si l'ordre socio-économique hérité de l'ancien régime survit à la chute du dictateur, la rupture de 2011 peut alors continuer d'apparaître, pour certains observateurs, insuffisante.
C'est précisément cette distorsion entre l'intensité de la mobilisation populaire et la relative conservation de l'appareil d'État qui réactive la pertinence de la thèse du coup d'État.
C'est pourquoi, pour échapper aux analyses qui consistent à juger le processus uniquement par ses défaillances post-révolutionnaires, il est indispensable de soumettre le modèle du coup d'État à une confrontation avec le 14 janvier.
Démonter la thèse du coup d'État
La modélisation du coup face au 14 janvier
La définition du coup d'État que l'on trouve chez les politologues s'appuie traditionnellement sur cinq critères fondamentaux : premièrement, les auteurs du coup doivent appartenir à l'appareil d'État, ce qui constitue la dimension interne ; deuxièmement, il doit exister chez eux une volonté absolue, directe et exclusive de s'emparer du pouvoir ; troisièmement, l'objectif de l'action est l'autorité exécutive suprême ; quatrièmement, la rupture se produit en dehors de la légalité ou dans une zone grise ; et cinquièmement, à la différence d'une révolution, le coup d'État ne vise pas un changement social et tend, en général, à maintenir les citoyens à l'écart.
Or, si le premier, le troisième, le quatrième et le cinquième critère peuvent faire l'objet d'un débat à la lumière des faits tunisiens, force est de constater que le deuxième critère n'a pas du tout été rempli.
Ni l'armée tunisienne ni la Brigade antiterroriste n'ont cherché, par leur intervention, la prise ou la conservation du pouvoir.
Les enquêtes sur le 14 janvier démontrent que la BAT comme l'État-major ont agi sous l'effet de l'urgence et du chaos informationnel, sans aucune intention de s'installer aux commandes de l'État.
De même, les autres critères demeurent largement discutables, notamment le cinquième, le peuple ne se trouvant nullement dans une situation d'apathie ou de simple spectateur face aux événements.
Ainsi, s'il est difficile de considérer avec précision, à la lumière des définitions structuralistes classiques, les événements de janvier 2011 comme une révolution au sens absolu, il serait également inexact de parler de coup d'État, et même de coup de palais.
Michel Dobry et la désectorisation conjoncturelle
Face à ce problème conceptuel, plusieurs auteurs peuvent être mobilisés, au premier rang desquels Michel Dobry.
Celui-ci critique les approches structuralistes classiques de la révolution, dénonçant en particulier leur démarche historiciste et déterministe, qui souffre d'une « illusion étiologique », un biais méthodologique qui consiste à reconstruire l'histoire de manière rétrospective, en reliant de façon linéaire et artificielle des causes lointaines à des résultats observés.
Pour Dobry, la chute du régime de Ben Ali entre décembre 2010 et janvier 2011 ne peut s'expliquer (uniquement) par une fatalité dictée par des facteurs structurels (tels que le chômage ou le ralentissement de la croissance) ; elle résulte également d'un enchaînement serré de micro-événements, de contingences et de confusions qui auraient très bien pu déboucher sur des dénouements totalement différents.
Chaque processus révolutionnaire possède des éléments qui lui sont propres, et il est vain d'imaginer que chacun réponde à des déterminants universels.
Dobry offre des clés théoriques pour démonter l'idée d'un coup planifié grâce au concept de désectorisation conjoncturelle : lors de la journée du 14 janvier, l'appareil sécuritaire n'est pas soudainement devenu irrationnel, ni ne s'est transformé en théâtre d'un sombre secret.
Ses acteurs se sont plutôt trouvés plongés dans une situation d'incertitude totale, où les calculs habituels cessent de fonctionner et cèdent la place à une logique de la situation.
C'est cette urgence qui a conduit les forces de sécurité à prendre des décisions qu'elles n'auraient jamais adoptées dans d'autres circonstances, une réalité documentée par les enquêtes d'Inkyfada et de Belkhodja et Cheikhrouhou.
Mais si la démarche de Dobry permet de concevoir ce soulèvement comme une révolution qui échappe à la thèse d'un coup planifié, une question cruciale demeure : comment expliquer que l'ancien système ait réussi, malgré tout, à survivre ?
Le mirage de la table rase
Pour répondre à cette énigme, L'Ancien Régime et la Révolution d'Alexis de Tocqueville s'impose comme une référence incontournable : dans cet ouvrage, l'auteur démontre que les grands bouleversements, à commencer par la Révolution française, sont victimes permanentes de l'illusion de la table rase.
Cette représentation présente la révolution comme une refondation absolue, avec un abîme séparant l'ancien ordre du nouveau.
Or, la réalité historique révèle un processus beaucoup plus lent et continu. Rappelons qu'après 1789, la monarchie a survécu deux ans, période durant laquelle Louis XVI est resté chef de l'État, usant à plusieurs reprises de son droit de veto constitutionnel. Et pourtant, personne ne nie le caractère révolutionnaire du processus depuis 1789.
À cela s'ajoute le principe fondamental de la continuité de l'État : les administrations et la bureaucratie centrale, forgées sous la monarchie absolue pour centraliser le pouvoir, n'ont fait qu'accroître leur rôle sous la République, maintenant dans leurs postes une multitude de fonctionnaires qui avaient servi sous les deux régimes.
C'est précisément cette lecture tocquevillienne qui permet de comprendre la transition tunisienne, dans laquelle une grande partie de l'appareil judiciaire, administratif et sécuritaire est demeurée intacte après le 14 janvier.
L'administration publique a poursuivi ses fonctions ordinaires sans être soumise à une épuration systématique, garantissant ainsi la continuité matérielle de l'État. Ainsi, au-delà de l'image collective d'une rupture brutale et instantanée, les transitions s'avèrent être, la plupart du temps, un rapport de forces entre les nouvelles forces révolutionnaires et la résistance passive des institutions héritées de l'ancien régime. Cela ne constitue donc pas une particularité tunisienne.
Le Péché Originel de la Seconde République
De nombreux autres auteurs ont également défendu le caractère révolutionnaire ou putschiste des événements de 2010-2011 et auraient pu être mentionnés ici, mais cet article ne prétend pas être exhaustif, ni apporter une réponse définitive à la question.
Son ambition est plutôt d'attirer l'attention sur le péché originel des forces politiques qui ont dirigé la transition tunisienne : la déconnexion entre le « moment de la rue » et le « moment de l'ingénierie politique ».
De la déconnexion des élites
Tout au long de son existence, la Seconde République a, en effet, placé les querelles identitaires, sociales et politiques au sommet de ses priorités.
Ce faisant, les acteurs politiques ont exagéré les urgences socio-économiques à des fins purement électorales, multipliant les promesses populistes sans jamais offrir de résultats tangibles. S'y sont ajoutés les jeux d'alliances et de compromis parlementaires, vécus par les électeurs comme des trahisons, qui ont alimenté le désenchantement.
La montée du récit restaurateur
Cet épuisement du mythe révolutionnaire a favorisé la prolifération de discours contre-révolutionnaires, que peu de familles politiques avaient intérêt à démentir, dans la mesure où ils leur permettaient de capitaliser sur le rejet du chaos de la transition.
Si Nidaa Tounes a ouvert cette voie dans une certaine mesure, c'est surtout le Parti destourien libre qui en a tiré profit à partir de 2019.
Se présentant comme le successeur légitime du Rassemblement constitutionnel démocratique et de la lignée du destour historique, le PDL s'est rapidement placé en tête des intentions de vote dès 2020.
Animé par sa présidente, Abir Moussi, ce courant a fondé sa stratégie non seulement sur un discours de restauration en matière de sécurité, de diplomatie, de politique et de société, mais aussi sur une bataille juridique sur l'illégitimité de la révolution.
Le moment bonapartiste
Cette trajectoire a cependant été interrompue par le séisme politique du 25 juillet 2021.
Invoquant un risque de danger imminent, le président de la République a pris des mesures importantes : gel du Parlement, levée de l'immunité des députés, destitution du chef du gouvernement et concentration temporaire du pouvoir exécutif.
Cette prise de contrôle de l'exécutif a été accueillie avec enthousiasme par une population épuisée : un sondage Emrhod Consulting réalisé le 27 juillet a révélé que 87 % des Tunisiens soutenaient cette initiative, contre seulement 3 % d'avis contraires.
Cette initiative, bien qu'elle puisse paraître contre-révolutionnaire, ne l'est pas vraiment, dans la mesure où elle s'apparente davantage à un moment bonapartiste qu'à une restauration.
La vision du président Kaïs Saïed s'inscrit dans le sillage d'une révolution née dans les régions intérieures et ensuite confisquée le 14 janvier, ce qui explique sa décision de transférer la fête nationale de la Révolution au 17 décembre.
C'est d'ailleurs cette date symbolique, et non le 25 juillet, que ses partisans ont choisie en 2025 pour manifester leur soutien.
Il est donc prématuré de qualifier sa posture de contre-révolutionnaire. Il incarne plutôt une conception différente du processus révolutionnaire, selon laquelle les corps intermédiaires, tels que les partis politiques, ont perverti les aspirations populaires pour servir leurs propres intérêts.
En définitive, cette nuance sémantique n'est pas une simple querelle de mots sur l'existence ou non d'une révolution tunisienne en 2011. Elle constitue la clé de lecture indispensable pour comprendre les convulsions politiques que le pays traverse depuis 2011.
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«Abir Moussi : "Il n'y a jamais eu de révolution"». L'Économiste Maghrébin, 1er août 2017. https://www.leconomistemaghrebin.com/2017/08/01/abir-moussi-il-ny-a-jamais-eu-une-revolution/
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«Sociologie et révolutions : entretien avec Baudry Rocquin». Nonfiction.fr. https://www.nonfiction.fr/article-11309-sociologie-et-revolutions-entretien-avec-baudry-rocquin.htm
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